La chute du « Sultan d’Ankara » est-elle à l’horizon ?

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La Turquie traverse une tempête politique qui pourrait sceller le destin de Recep Tayyip Erdogan, figure incontournable du pays depuis deux décennies. L’arrestation controversée d’Ekrem Imamoglu, maire charismatique d’Istanbul et rival de poids, a enflammé un pays déjà asphyxié par une inflation galopante et un autoritarisme grandissant. Ce moment critique ressemble à un point de bascule : la colère populaire, couvant depuis des années, se mue en un défi sans précédent pour le « Sultan » d’Ankara.

La manœuvre contre Imamoglu est un coup de maître… trop parfait pour être innocent. En révoquant ses diplômes universitaires, condition sine qua non pour une candidature présidentielle, puis en l’accusant de « terrorisme » et de corruption, le régime a démontré sa stratégie : verrouiller l’accès au pouvoir par tous les moyens.

Les images des foules scandant « Justice, Droit, Liberté »  devant la municipalité d’Istanbul font écho aux révoltes de Gezi en 2013. Mais cette fois, la contestation dépasse les cercles laïcs et urbains. Elle gagne Konya, bastion conservateur, et Izmir, touchant une classe moyenne jadis bénéficiaire des politiques de développement d’Erdogan, aujourd’hui étranglée par une inflation à 75 % et une livre turque en chute libre (-80 % depuis 2018). Les réseaux sociaux, malgré la censure, amplifient la colère : les hashtags sont devenus viraux, révélant une jeunesse connectée et déterminée.

Erdogan a bâti son empire sur un double mantra : croissance économique et fierté nationale. Or, le mirage s’est dissipé. Les grands projets pharaoniques (aéroports, ponts) ne masquent plus la réalité : réserves de change en berne, dette extérieure à 450 milliards de dollars, et un chômage des jeunes frôlant les 25 %.

Pour Soner Cagaptay (think-tank Washington Institute), « Erdogan joue avec le feu ». En réprimant les manifestations (usage de canons à eau, arrestations préventives), il risque de réveiller le spectre de Gezi, où la violence d’État avait transformé un mouvement local en révolte nationale. L’opposition, elle, mise sur une stratégie de contournement : malgré l’emprisonnement d’Imamoglu, le CHP et ses alliés prokurdes (Parti HDP) tentent de fédérer un front commun, s’inspirant de la victoire de l’opposition en Pologne face au PiS en 2023.

La Turquie est à la croisée des chemins. Erdogan, maître dans l’art de survivre aux crises, devra composer avec une société fracturée, une économie exsangue et un opposition revitalisée. La communauté internationale, longtemps silencieuse par pragmatisme (rôle clé d’Ankara sur les migrants ou l’Ukraine), observe avec inquiétude. Mais comme le murmurent les manifestants stambouliotes : « Tout pouvoir qui ne s’appuie que sur la peur finit par en devenir prisonnier ». L’Histoire jugera si le crépuscule d’un règne commence ici.    Riad 

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