Mohammed VI, le roi absent

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Il est des pouvoirs qui s’exercent par la parole, la présence et l’incarnation. Et d’autres qui se déploient dans le silence, l’absence et l’opacité. Le règne de Mohammed VI appartient de toute évidence à cette seconde catégorie. C’est ce que met en lumière, sans fard ni complaisance, l’enquête de Thierry Oberlé dans « Mohammed VI, le mystère ».

Longtemps présenté comme le roi de la modernisation tranquille, celui qui devait refermer la parenthèse des années de plomb et ouvrir le Maroc à une monarchie réformatrice, Mohammed VI apparaît aujourd’hui comme un souverain insaisissable, distant, parfois presque absent. Un roi omniprésent dans les textes et les institutions, mais souvent invisible dans l’espace public. Un chef d’État dont on ignore fréquemment le lieu de séjour, l’agenda réel et même l’intensité de l’exercice du pouvoir.

Le paradoxe est au cœur de ce règne. En théorie constitutionnelle, le gouvernement gouverne ; dans la réalité politique, les leviers essentiels demeurent concentrés au palais, au sein d’un cercle restreint de conseillers, à commencer par Fouad Ali El Himma. Une monarchie de l’ombre, fondée sur la délégation, le secret et le rapport de force, où la décision royale se confond parfois avec celle de l’entourage.

Les grandes crises ont renforcé cette architecture opaque. Les attentats de Casablanca de 2003 marquent un tournant sécuritaire durable : resserrement de l’étau, recul des libertés, mise au pas de la presse. En 2011, face au Printemps arabe, le régime fait preuve d’habileté tactique : réformes constitutionnelles limitées, intégration contrôlée des islamistes au pouvoir, puis usure progressive de ces derniers. Le système ne se transforme pas ; il se protège.

À cette distance institutionnelle s’ajoute un rapport singulier aux codes monarchiques. Mohammed VI s’entoure volontiers d’artistes, de chanteurs, de sportifs et de figures de la pop culture, souvent issues de trajectoires populaires ou africaines. On l’a vu déambuler dans les rues de Paris en simple tee-shirt, faire du shopping dans des centres commerciaux à l’étranger, ou s’afficher lors de séjours privés aux allures de parenthèses hédonistes. Ces images, anodines pour un citoyen ordinaire, prennent une dimension politique lorsqu’elles concernent un souverain exécutif. Elles traduisent une quête de liberté personnelle, mais aussi une volonté assumée de brouiller les frontières entre vie privée et fonction royale, au risque de renforcer l’impression d’un pouvoir exercé ailleurs, loin du quotidien des Marocains.

Le silence du roi, son refus quasi systématique des interviews, ses absences prolongées nourrissent un double dynamique : la sacralisation persistante de la fonction et la prolifération des rumeurs. Dans un espace médiatique corseté, l’opacité devient un mode de gouvernement. L’absence, loin d’affaiblir toujours l’autorité, peut paradoxalement la renforcer, en la rendant insaisissable et donc difficilement contestable.

Reste enfin un non-dit central : l’état de santé du souverain. Jamais abordée officiellement avec clarté, la question alimente interrogations et spéculations. Les apparitions publiques rares, la démarche parfois affaiblie, les longues périodes d’absence pèsent sur la perception du pouvoir.

Dans un système où la personne du roi demeure sacralisée, l’opacité sur sa santé devient un enjeu politique majeur, tant elle renvoie à la continuité de l’État, à la préparation de l’avenir et à la solidité des institutions. Gouverner par le secret peut fonctionner un temps ; mais lorsqu’il s’étend jusqu’au corps même du souverain, il révèle les fragilités d’un régime qui repose encore davantage sur un homme que sur des mécanismes pleinement transparents et assumés.

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