Mostaganem : Tabana , entre mémoire millénaire et abandon silencieux

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Au cœur de la vieille ville de Mostaganem, les quartiers de Tabana et du Derb incarnent une mémoire urbaine dense, façonnée par les siècles, mais aujourd’hui fragilisée par l’oubli et la dégradation.

Tabana, sentinelle historique

Perché sur les hauteurs surplombant l’oued Aïn Sefra, face au quartier de Tigditt, Tabana constitue l’un des noyaux historiques les plus emblématiques de Mostaganem. Son nom, issu du turc « Top Aneh » (batterie de canons), rappelle sa vocation défensive à l’époque ottomane.

Mais bien avant cela, Tabana s’inscrit dans une histoire plus ancienne encore. Il abrite notamment la prestigieuse mosquée Abou l’Hassan Ali Ibnou Abi Saïd Al Mérini, édifiée en 1340 sous le règne mérinide, reconnaissable à son remarquable minaret hexagonal. Transformée en écurie puis en dépôt de munitions durant la colonisation française, elle sera restaurée après l’indépendance, non sans controverses.

Autre joyau du quartier, les bains maures de Tabana, datant du XVIe siècle, témoignent d’un art de vivre hérité des traditions andalouses et berbères, aujourd’hui menacé par le temps. Tabana porte également les stigmates de l’histoire naturelle de la ville. La catastrophe de 1927, marquée par de violentes inondations, a profondément remodelé l’urbanisme local, notamment autour de la Souika Tahtania.

Un ensemble patrimonial d’exception

Le quartier de Tabana s’inscrit dans un ensemble historique plus vaste et cohérent, comprenant :

Bordj Ettork (Fort des Turcs) : fort ottoman du XVIe siècle, restauré en 1998 et transformé en musée des Antiquités, offrant une vue imprenable sur les vieux quartiers.

La citadelle de Bordj El M’hal : fondée vers 1082 à l’époque almoravide, elle représente le plus ancien point défensif de la ville.

Dar El Kadi : ancien centre administratif ottoman situé dans le quartier voisin du Derb, aujourd’hui au cœur de projets de réhabilitation.

Le parc d’El Arsa : espace historique devenu lieu de détente, dominant la vieille ville. Classé monument historique depuis mai 1979, Tabana demeure une pièce maîtresse du patrimoine mostaganémois.

Le Derb, entre richesse historique et déclin urbain

Accroché à une colline rocailleuse dominant le ravin de l’Aïn Sefra, le quartier du Derb – parfois appelé Derb el Houd – est l’un des plus anciens noyaux urbains de Mostaganem. Il a longtemps servi de trait d’union entre la ville moderne et le faubourg ancestral de Tidjditt.

Son histoire est avant tout celle d’un vivre-ensemble remarquable. Avant la période coloniale, le Derb abritait une coexistence harmonieuse entre communautés juives, familles d’origine turque et Kouloughlis, faisant de ce quartier un véritable creuset culturel.

Un patrimoine architectural dense et prestigieux. Le Derb concentre une richesse exceptionnelle de monuments : Dar El Kaïd , ancienne résidence du représentant du Bey de Mascara, aujourd’hui transformée en musée des arts populaires. Dar El Kadi , ancien tribunal ottoman et centre administratif majeur.

Et le palais du Bey Mohamed El Kebir : résidence raffinée aux influences andalouses et ottomanes marquées. Des vestiges de la présence juive, notamment une ancienne synagogue, rappelant la diversité historique du quartier.

Autrefois centre névralgique du commerce traditionnel et des bonnes affaires , le Derb a progressivement sombré dans le déclin. Les bâtisses ancestrales se dégradent, les hammams ferment, et certaines infrastructures, comme le petit pont reliant le Derb à la place de l’hôpital, représentent aujourd’hui un réel danger pour les habitants.

Entre réhabilitation et urgence patrimoniale

Malgré ce constat préoccupant, des efforts récents de restauration témoignent d’une prise de conscience progressive. La mosquée de Tabana, malgré des restaurations controversées dans les années 1990 utilisant des matériaux inadaptés, fait désormais l’objet d’une attention particulière dans le cadre du secteur sauvegardé de la vieille ville.

En mars 2025, la wilaya de Mostaganem a lancé un programme de réhabilitation visant plusieurs immeubles anciens, notamment dans le secteur des Arcades, en face de la mosquée historique El-Badr.

Tabana et le Derb ne sont pas de simples quartiers anciens. Ils sont les témoins vivants d’une histoire plurielle, où se croisent dynasties, cultures et civilisations. Mais aujourd’hui, entre abandon, dégradation et tentatives de réhabilitation, une question demeure : Mostaganem sera-t-elle sauver l’âme de sa vieille ville avant qu’il ne soit trop tard ?

  • Par Belkacem

 

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