Nasser et Kadhafi : une fuite qui réveille le passé

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Le 8 août 1970, Gamal Abdel Nasser, figure emblématique du nationalisme arabe, confiait à Mouammar Kadhafi, alors jeune dirigeant libyen, une phrase lourde de sens : « Je ne me battrai pas. Que celui qui veut se battre vienne, et qu’il nous laisse tranquilles. » Cet enregistrement, récemment publié par une chaîne YouTube liée au site « Nasser », propriété de la Bibliothèque Alexandriya, a ravivé des débats brûlants sur l’héritage de Nasser et la responsabilité du monde arabe face aux crises actuelles, notamment à Gaza. Mais derrière ces mots exhumés, c’est toute une époque – et ses échos contemporains – qui ressurgit.

Ces déclarations s’inscrivent dans un contexte de profond désarroi. Après la cuisante défaite de la guerre des Six Jours en 1967, surnommée la Naksa, Nasser avait annoncé sa démission le 9 juin, avant de revenir sur sa décision face à la mobilisation populaire. Les Égyptiens, scandant « Hanaharb » (« Nous nous battons »), avaient alors exprimé leur refus de la reddition et leur volonté de restaurer la dignité nationale. Ce slogan, devenu symbole de résilience, avait marqué le début de la guerre d’usure (1967-1970), une série d’opérations militaires contre Israël qui atteignit son apogée au premier semestre 1970. Mais les pertes humaines, combinées à une pression internationale croissante, avaient conduit à l’initiative Rogers, un cessez-le-feu proposé par les États-Unis et accepté par Nasser le 8 août 1970 – le jour même de cet enregistrement.

À l’époque, cette décision avait suscité une vague de critiques dans le monde arabe. On reprochait à Nasser d’avoir abandonné la lutte pour les territoires occupés, une accusation que ses détracteurs, Kadhafi en tête, n’avaient pas manqué de relayer. Ces mots, capturés dans l’intimité d’une conversation, reflètent un leader épuisé, conscient des limites de son pouvoir face à un Israël soutenu par l’Occident. Mais leur publication aujourd’hui, plus de 50 ans plus tard, soulève des questions plus profondes. Comme le notent des internautes sur X, ces fuites viseraient-elles à absoudre le monde arabe de sa responsabilité dans la tragédie actuelle à Gaza ? Ou cherchent-elles à ternir l’image de Nasser, érigé en héros par des générations ?

Le parallèle entre hier et aujourd’hui est troublant. En 1970, l’Égypte faisait face à un Israël soutenu par les États-Unis, qui jouaient déjà un rôle de médiateur partial. En 2024, ce soutien n’a fait que s’amplifier : selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, l’aide américaine à Israël entre octobre 2023 et août 2024 s’élève à 22 milliards de dollars, alors que Gaza endure une guerre dévastatrice. Face à cela, le monde arabe semble plus divisé et impuissant que jamais, incapable de s’unir pour défendre la cause palestinienne. Certains sur les réseaux sociaux établissent un lien entre les déclarations de Nasser et les politiques de son successeur, Anouar el-Sadate, accusé d’avoir « capitulé » avec les accords de Camp David en 1979. Mais réduire l’héritage de Nasser à ces mots, c’est oublier le contexte d’une époque où l’Égypte portait seule le poids de la confrontation.

Ces enregistrements ne sont pas anodins. Ils rouvrent une plaie dans la mémoire collective arabe, entre ceux qui vénèrent Nasser comme un symbole de résistance et ceux qui le blâment pour ses compromis. Ils nous rappellent aussi une vérité amère : les dynamiques de pouvoir qui ont façonné les défaites d’hier – une hégémonie occidentale et une désunion arabe – sont toujours à l’œuvre. La question n’est pas de savoir si Nasser a « trahi » la cause, mais pourquoi, plus d’un demi-siècle plus tard, le monde arabe peine encore à transformer ses slogans en actions. Gaza brûle, et les leçons de 1970 attendent toujours d’être apprises.   Riad

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