Après Tijditt la guerrière et Arsa la nourricière, voici Matemore, le quartier marchand, celui où l’on comptait les pièces d’or, où l’on négociait les récoltes, où les caravanes faisaient halte avant de rejoindre le port.
Sous les Ottomans, Matemore était déjà le territoire des Maures commerçants, artisans et négociants. Aujourd’hui encore, malgré les mutations urbaines et le déclin progressif de certaines activités, il demeure dans la mémoire collective le cœur économique de Mostaganem.
Le nom Matemore proviendrait du mot arabe matmour, désignant les silos souterrains destinés au stockage des céréales. Le grenier et le marché de la ville.
Depuis des siècles, les caravanes descendant du Dahra y apportaient blé, huile, laine et bétail, tandis que le port introduisait tissus, épices, faïences et marchandises venues de la Méditerranée.
Matemore était alors une véritable plaque tournante commerciale. Les fondouks, ces caravansérails ottomans, accueillaient marchands, voyageurs et animaux de bât. Les ruelles résonnaient des cris des vendeurs, du martèlement des artisans et des discussions interminables autour des prix des récoltes.
Le quartier s’est rapidement imposé comme le grand marché de l’Oranie occidentale. On y trouvait les bijoux en filigrane façonnés par les maîtres artisans mostaganémois, les burnous en laine du Dahra, les tapis traditionnels, mais aussi les agrumes d’Arsa et le poisson ramené du port. Matemore reliait tout, la terre, la mer et le commerce.
Lorsque les Français occupèrent Mostaganem en 1851, ils conservèrent cette vocation commerciale. À proximité du quartier fut aménagée la première promenade publique, futur Jardin Public, tandis que le souk couvert demeurait le centre névralgique des échanges. Matemore continua alors à prospérer comme un immense marché populaire où se croisaient ruraux, marins, commerçants et artisans.
Aujourd’hui encore, autour du marché couvert de Mostaganem, Matemore conserve cette âme commerçante. Ses rues piétonnes débordent de vie. On y trouve de tout : fruits, légumes, poisson frais, épices, vêtements, électroménager, téléphones portables et bijoux. Le marché central reste fidèle à sa tradition séculaire ; les agrumes arrivent toujours de la plaine mostaganémoise, comme au temps des anciens géographes arabes.
La célèbre rue des Bijoutiers perpétue quant à elle l’art du filigrane mostaganémois, transmis de génération en génération. Dans les boutiques étroites, les artisans travaillent encore l’or 18 carats avec une précision héritée des Maures andalous.
Longtemps, Matemore a constitué le trait d’union entre le port, Tijditt perchée sur les hauteurs et Arsa étendue vers les jardins. Si Tijditt représentait l’histoire et Arsa la terre nourricière, Matemore incarnait l’argent, le troc et l’activité économique. Un vieux proverbe local résumait parfaitement cet équilibre : Tijditt crie, Arsa nourrit, Matemore compte.
Le quartier porte également une profonde dimension spirituelle et sociale. Le terme Matmore est aussi lié aux entrepôts de Sidi Abdallah, où étaient stockées des provisions destinées aux pauvres et aux nécessiteux de la ville.
Le saint Sidi Abdallah al-Khatabi al-Idrissi, dont le mausolée se trouve dans le quartier, joua un rôle majeur dans l’unification des tribus de la région. Il répartit ses descendants autour de Mostaganem, notamment vers Sidi Charef, Sidi Bendhiba et Sidi El-Adjal, consolidant ainsi l’influence spirituelle et sociale de sa lignée.
Cependant, Matemore a progressivement perdu une partie de sa vitalité historique. Après le lancement de la ligne du tramway, un pont soutenu par un mur massif fut construit pour porter les rails. Cet ouvrage, conçu pour les besoins du transport moderne, a malheureusement coupé définitivement le passage naturel entre les quartiers Arsa et Matemore.
Cette rupture urbaine a profondément bouleversé la dynamique commerciale locale. Le flux quotidien des habitants et des clients entre les deux quartiers s’est réduit, précipitant peu à peu le déclin de nombreux commerces et activités traditionnelles de Matemore. Plusieurs anciennes boutiques ont fermé, tandis que certaines ruelles autrefois animées ont perdu leur effervescence d’antan. Beaucoup d’anciens commerçants considèrent encore aujourd’hui ce mur comme la frontière qui a séparé Matemore de son prolongement naturel vers Arsa.
- Malgré tout, Matemore reste un symbole vivant de Mostaganem. Derrière les vitrines modernes et les étals improvisés subsistent encore les traces du vieux souk ottoman, l’odeur des épices, le bruit des balances et la mémoire des caravanes. Matemore n’est pas seulement un quartier : c’est une mémoire commerciale, populaire et humaine qui a longtemps fait battre le cœur de la ville. Par Belkacem





























