À Mostaganem, le quartier de Tigditt incarne aujourd’hui un paradoxe saisissant : celui d’un lieu chargé d’histoire, mais figé dans une réalité marquée par l’abandon. Ici, le temps semble suspendu entre les échos d’un passé animé et les stigmates visibles d’un présent en quête de sens.
Autrefois surnommé « le quartier des Arabes » durant la période coloniale, Tigditt représentait bien plus qu’un simple espace urbain. Il était un creuset de vie sociale, un territoire où les liens humains se tissaient au rythme du quotidien, où la solidarité de voisinage et les traditions populaires constituaient le socle d’une identité profondément enracinée.
Pendant des générations, des familles entières ont façonné l’âme de ce quartier. Ses ruelles étroites, animées par les échanges et les rires, ses habitations modestes mais habitées d’une forte chaleur humaine, faisaient de Tigditt un symbole vivant de la mémoire collective mostaganémoise. C’était un lieu où l’on vivait autant l’histoire qu’on la transmettait.
Mais cette vitalité s’est progressivement éteinte. Au fil des années, Tigditt a glissé vers une marginalisation silencieuse. La dégradation avancée du bâti, conjuguée à l’absence d’entretien et de réhabilitation structurée, a conduit à classer de nombreuses habitations comme menaçant ruine. Les opérations de démolition, devenues nécessaires pour prévenir les risques, ont certes permis d’éviter des drames, mais elles ont laissé derrière elles un vide inquiétant.
Aujourd’hui, les traces de ces démolitions persistent. Les gravats jonchent encore les lieux, transformant des parcelles autrefois habitées en espaces délaissés, sans projet clair ni perspective d’aménagement. Le paysage urbain en porte les cicatrices : terrains vagues, silence pesant, absence de vie.
Ce qui fut jadis un quartier vibrant s’apparente désormais à un espace fantôme. Une grande partie des habitants a quitté les lieux, emportant avec elle une mémoire vivante, laissant derrière elle des murs effondrés et des souvenirs épars. Le contraste est saisissant entre ce passé foisonnant et ce présent déserté.
Pourtant, Tigditt reste un espace stratégique au cœur de la ville. Sa revalorisation pourrait ouvrir la voie à des projets structurants : logements modernes intégrés au tissu urbain, espaces publics favorisant le vivre-ensemble, équipements de proximité ou encore initiatives culturelles capables de raviver l’identité du lieu.
Mais l’absence d’une prise en charge rapide et cohérente ne fait qu’accentuer la dégradation et nourrir un sentiment d’abandon parmi les citoyens. Car au-delà de l’enjeu urbanistique, c’est une question de mémoire et de dignité collective qui se pose.
Tigditt fut longtemps un joyau populaire, une vitrine de l’âme authentique de Mostaganem. Aujourd’hui, il symbolise les limites d’un développement urbain inachevé, où des fragments entiers du patrimoine social risquent de disparaître dans l’indifférence.
Face à cette situation, l’urgence n’est plus au diagnostic mais à l’action. Les autorités locales sont interpellées pour engager une démarche globale, alliant réhabilitation, valorisation patrimoniale et projection vers l’avenir.
Car redonner vie à Tigditt, ce n’est pas seulement reconstruire un quartier : c’est restaurer une mémoire, préserver une identité et réconcilier la ville avec une part essentielle de son histoire. Laisser Tigditt sombrer dans l’oubli reviendrait à effacer un chapitre entier de l’histoire urbaine et humaine de Mostaganem.
Par Tayeb Bey Abdelkader






























