Le blé, pilier séculaire des échanges entre l’Algérie et la France, n’est plus qu’un souvenir. Ce qui fut jadis un partenariat florissant – près de 5 millions de tonnes exportées en 2019, générant un milliard d’euros – s’est mué en un désert commercial. En 2024, les exportations françaises vers l’Algérie ont chuté à 1,5 million de tonnes, et les prévisions pour 2025 annoncent une quasi-extinction. Une volte-face aux résonances bien plus profondes qu’une simple réorientation économique : c’est l’effondrement d’un lien stratégique, miné par des tensions diplomatiques et géopolitiques irréconciliables.
Pendant des décennies, l’Algérie a été le premier acheteur de blé tendre français, offrant aux céréaliers hexagonaux un débouché stable dans un marché africain en croissance. Les silos algériens absorbaient jusqu’à 40 % des exportations françaises, sauvant des exploitations agricoles des aléas des marchés mondiaux. En contrepartie, la France garantissait le Blé, dans un contexte de demande intérieure en hausse constante. Un équilibre gagnant-gagnant… jusqu’à ce que les non-dits politiques ne viennent tout ébranler.
Face au retrait français, Alger a activé un plan B ambitieux : La Russie et l’Ukraine, malgré la guerre, fournissent désormais du blé à prix compétitifs, renforçant les liens avec Moscou dans un contexte de realpolitik énergétique. La Roumanie et la Bulgarie, greniers de l’Est européen, comblent le vide avec des tarifs attractifs et des livraisons rapides via la Méditerranée. Cette diversification n’est pas seulement économique : c’est un signal fort envoyé à Paris. En privilégiant des partenaires moins « encombrants » diplomatiquement, l’Algérie affirme son autonomie stratégique, loin de l’influence française.
La rupture céréalière s’inscrit dans une crise bilatérale aux multiples facettes : La guerre des visas , les blessures mémorielles et le réalignement géostratégique : L’Algérie, en rivalité avec le Maroc (allié de Paris), se rapproche de la Russie et de la Chine, affaiblissant le levier français en Afrique du Nord.
Pour la France, les céréaliers, déjà fragilisés par la PAC et le changement climatique, perdent un marché juteux. La filière craint un manque à gagner de 700 millions d’euros annuels d’ici 2025. Pour l’Algérie, si la diversification sécurise les approvisionnements, le blé russe, plus adapté aux besoins locaux, oblige à réadapter les minoteries.
Cette crise du blé est le symptôme d’un divorce plus large. Paris et Alger, incapables de dépasser leurs contentieux historiques, laissent un vide que comblent d’autres puissances. La Russie, en particulier, y voit une opportunité : en 2023, les exportations agroalimentaires russes vers l’Algérie ont bondi de 60 %.
La question reste ouverte : cette rupture est-elle définitive ? Pour les agriculteurs français, l’espoir réside dans un hypothétique « reset » diplomatique. Mais entre Alger qui joue la multipolarité et Paris en quête d’influence en Afrique, le blé pourrait bien n’être que la première graine d’une déchirure bien plus profonde. Riad






























