Au cœur de la vieille ville de Mostaganem, les quartiers de Tabana et Ederb incarnent une mémoire urbaine dense, façonnée par les siècles, mais aujourd’hui fragilisée par l’oubli et la dégradation. Perché sur les hauteurs surplombant l’oued Ain Sefra, face au quartier de Tigditt, Tabana constitue l’un des noyaux les plus emblématiques de Mostaganem. Son nom, issu du turc (Top Aneh) (batterie de canons), rappelle sa vocation défensive à l’époque ottomane. Mais bien avant, cela s’inscrit dans une histoire plus ancienne encore.
Il forme avec Ederb l’ensemble (Bled), cerné d’une muraille, réservé au commandement beylical et a l’aristocratie locale .C’est le noyau de la ville traditionnelle. Tabana abrite notamment la prestigieuse mosquée Abou Hassen Ali Ibnou Abi Said Al Mérini, édifiée en 1340 sous le règne mérinide, reconnaissable à son remarquable minaret hexagonal. Les recherches universitaires consacrées à la vieille ville le présentent comme une composante de l’ancienne citadelle et comme un secteur à vocation administrative, religieuse, commerciale et artisanale. Cette mosquée n’était pas un édifice isolé au milieu d’un quartier ordinaire. Elle se trouvait au sein d’un espace urbain où se concentraient des fonctions essentielles de la cité. Le tribunal de Mostaganem rappelle que, durant la période ottomane, la justice de la ville était notamment organisée autour de deux magistrats, l’un relevant du rite hanafite et l’autre du rite malékite. Le centre judiciaire se trouvait alors dans le quartier de Tabana, précisément à Dar El Kadi, à proximité immédiate de la Grande Mosquée. Cette donnée donne une dimension particulière à l’histoire du quartier : Tabana fut aussi un centre de pouvoir et d’administration. Dar El Kadi constitue ainsi l’un des éléments majeurs de cette ancienne organisation urbaine. Les sources patrimoniales algériennes l’inscrivent à l’inventaire supplémentaire des biens culturels de Mostaganem. À proximité se trouvent également Dar El Kaïd et Dar Hamid El Abd, eux aussi inscrits à l’inventaire supplémentaire. Cette concentration de bâtiments historiques dans un même secteur confirme l’importance que revêtait Tabana dans l’ancienne ville. Dar El Kaïd, également associé à la Casbah Derb-Tabana, est une demeure de tradition architecturale arabe construite durant la période ottomane. Elle aurait appartenu à Mustapha Kaïd El Mesrati, personnalité ayant exercé une influence à cette époque. Organisée autour d’un patio avec galerie, arcades et pièces d’habitation, la maison a été restaurée en 1998 et transformée en musée des arts populaires. Elle a été inscrite à l’inventaire supplémentaire du patrimoine culturel en 2009. Les travaux universitaires consacrés à la morphologie de Mostaganem permettent d’aller encore plus loin. Ils présentent le secteur EDerb-Tabana comme un noyau traditionnel réservé notamment au commandement beylical, avec des constructions administratives, mais également une importante activité commerciale et artisanale. Les ruelles étaient autrefois animées par de nombreux métiers, ce qui faisait du quartier non seulement un espace de pouvoir et de religion, mais aussi un véritable lieu de vie populaire. À l’époque ottomane, Tabana s’intégrait ainsi à un système défensif plus large. Des recherches récentes sur la morphologie historique de Mostaganem décrivent EDerb et Tabana comme faisant partie de la citadelle ottomane, entourée de remparts et organisée autour de rues étroites et de maisons aux murs épais, caractéristiques de l’architecture urbaine traditionnelle. L’appellation Tabana est par ailleurs généralement rapprochée, avec prudence, d’une expression turque liée à une batterie de canons, ce qui serait cohérent avec la vocation défensive du secteur. Cette fonction stratégique s’inscrit dans l’histoire mouvementée de Mostaganem. Après l’installation ottomane au XVIe siècle, la ville devint progressivement une place fortifiée importante de l’Ouest algérien. Le système défensif et l’organisation de ses quartiers anciens furent renforcés au fil du temps, tandis que Mostaganem développait parallèlement ses activités commerciales et portuaires. Tabana se trouvait ainsi au cœur de cette ville fortifiée où se mêlaient pouvoir, religion, commerce, artisanat et vie quotidienne. La période coloniale allait ensuite bouleverser profondément l’organisation de la vieille ville. La Grande Mosquée mérinide fut notamment détournée de sa fonction religieuse et utilisée comme dépôt d’armes après l’occupation française, avant de retrouver sa vocation initiale. Cet épisode constitue l’un des nombreux témoignages des transformations subies par le patrimoine de Tabana au cours de son histoire. La mémoire locale conserve également le souvenir d’autres demeures aujourd’hui disparues ou fortement dégradées. L’importance de Tabana apparaît également dans la protection actuelle de la vieille ville. Le ministère de la Culture indique que la vieille ville de Mostaganem constitue depuis 2015 un secteur sauvegardé, créé par décret exécutif n°15-209 du 27 juillet 2015. Ce périmètre englobe notamment la vieille ville, le quartier ottoman de Tabana, le Derb, El Matmar, les anciennes murailles et d’autres éléments du tissu historique. Mais derrière les monuments officiellement protégés subsiste un patrimoine beaucoup plus vaste, constitué d’anciennes maisons, de ruelles, de passages et de terrains qui racontent eux aussi l’histoire de la cité. Au cours des dernières années, plusieurs familles occupant des habitations devenues vétustes ou présentant des risques ont été relogées. Certaines maisons ont ensuite été démolies, laissant des assiettes foncières où subsistent parfois pierres, gravats et déchets. Cette situation alimente les interrogations d’habitants qui auraient souhaité voir les bâtiments présentant une valeur historique étudiés avant toute démolition et, lorsque cela était techniquement possible, restaurés ou réhabilités tout en évitant la disparition irréversible des éléments qui donnent son identité a la vieille ville. Par Tayeb Bey Abdelkader





























