Crime économique organisé : Les impacts des différents trafics aux frontières

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Cette présente contribution est une analyse actualisée de ma contribution à l’Institut Français des Relations Internationales IFRI et en Algérie de mes différentes conférences entre 2018/2021 sur le crime économique organisé   devant les officiers de l’Ecole Supérieure de Guerre ESG, de   l’Institut militaire de documentation et de prospective, du commandement de la Gendarmerie nationale et des cadres de la DGSN.

Par Dr Abderrahmane Mebtoul  

Professeur de universités, expert international

1.-Nous avons différentes formes de criminalité transnationale organisée qui forme une industrie en constante évolution, qui s’adapte aux marchés et crée de nouvelles formes de délinquance, s’agissant d’un commerce illicite qui transcende les frontières culturelles, sociales, linguistiques et géographiques. La combinaison de ces divers éléments selon des schémas extrêmement complexes, induit un climat d’insécurité croissant propice à la déstabilisation des Etats faibles , faute d’une bonne gouvernance. Je recense sept niveaux de trafics

-premièrement, nous avons le trafic de marchandises de tous genres, les pays pratiquant d’importantes subventions  aux produits de première nécessité  comme  l’Algérie, étant les plus pénalisés   du fait que le trafic s’aligne sur le prix du marché

-deuxièmement, nous avons le trafic d’armes. Le marché «noir» des armes et de leurs munitions, issu nécessairement du marché «blanc» puisque, rappelons-le, chaque arme est fabriquée dans une usine légale, une thématique qui permet de comprendre les volontés de puissance des divers acteurs géopolitiques à travers le monde. Tandis que le trafic de drogues est réprimé internationalement, le trafic d’armes est réglé par les Etats qui en font leurs bénéfices. La vente d’armes s’effectue régulièrement entre plusieurs partenaires privés et publics

-troisièmement, nous avons le trafic de drogue. La montée en puissance du trafic de drogue au niveau de la région sahélienne implique toute l’Afrique du Nord où nous pouvons identifier les acteurs avec des implications géostratégiques où les narcotrafiquants créent de nouveaux marchés nationaux et régionaux pour acheminer leurs produits. Afin de sécuriser le transit de leurs marchandises, ces narcotrafiquants recourent à la protection que peuvent apporter, par leur parfaite connaissance du terrain, les groupes terroristes et les différentes dissidences, concourant ainsi à leur financement.

-quatrièmement, nous avons la traite des êtres humains. C’est une activité criminelle internationale dans laquelle des hommes, des femmes et des enfants sont soumis à l’exploitation sexuelle ou à l’exploitation par le travail. Le trafic de migrants est une activité bien organisée dans laquelle des personnes sont déplacées dans le monde en utilisant des réseaux criminels, des groupes et des itinéraires.

-cinquièmement, nous avons le trafic de ressources naturelles qui inclut la contrebande de matières premières, telles que les diamants et métaux rares (provenant souvent de zones de conflit) et la vente de médicaments frauduleux potentiellement mortels pour les consommateurs.

– sixièmement, nous avons la cybercriminalité liée à la révolution dans le domaine des systèmes d’information et peut déstabiliser tout un pays, tant sur le plan militaire, sécuritaire qu’économique. Il englobe plusieurs domaines exploitant notamment de plus en plus Internet pour dérober des données privées, accéder à des comptes bancaires et obtenir frauduleusement parfois des données stratégiques pour le pays. Le numérique a transformé à peu près tous les aspects de notre vie, notamment la notion de risque et la criminalité, de sorte que l’activité criminelle est plus efficace, moins risquée, plus rentable et plus facile que jamais.

-septièmement, en synthèse, nous avons le blanchiment d’argent  où les multiples paradis fiscaux, des sociétés de clearing permettent de cacher l’origine de l’argent.

Une enquête sur plus de 150 pays parrainée par les Nations unies met en relief que le montant du crime organisé varierait entre 2 % et 5 % du PIB mondial et  arrive à cinq conclusions :

-premièrement, plus  des trois quarts de la population mondiale vivent dans des pays où le taux de criminalité est élevé, ou dans des pays où le niveau de résilience face au crime organisé est faible ;

-deuxièmement, la  traite des personnes est le marché criminel le plus répandu au monde ;

troisièmement, les démocraties présentent des niveaux de résilience face à la criminalité plus élevés ;

quatrièmement, les acteurs étatiques constituent les principaux facilitateurs de ces pratiques occultes face au crime organisé (dont octroi opaque de marchés publics) ;

-cinquièmement, de  nombreux pays en conflit et États fragiles sont très vulnérables face au crime organisé .

Selon des institutions internationales spécialisées trois facteurs permettent de comprendre les liens entre trafic et terrorisme  :

-premièrement, l’existence de mouvements communautaires, ethniques et religieux, qui permettent une collaboration entre terroristes et criminels, sur la base de valeurs partagées et de confiance mutuelle ;

deuxièmement, la survenance d’un conflit armé ;

-troisièmement, les contraintes qui jouent lors d’échanges transnationaux complexes de marchandises illégales , des échanges qui impliquent souvent d’autres parties intermédiaires et de certains segments de l’administration corruptibles.

2.-Les différents trafics sont liés à l’importance de la sphère informelle, produit des dysfonctionnements des appareils de l’Etat, en fait de la gouvernance, du poids de la bureaucratie qui entretient des relations diffuses avec cette sphère et des distorsions des taux de change, représentant en Afrique sahélienne plus de 80% de l’emploi et plus de 50% du produit intérieur brut. Les trafiquants  profitent des dysfonctionnements de régulation des Etats et ont  au moins cinq caractéristiques en commun. :

-premièrement, largement sur des réseaux souvent établis dans de vastes zones géographiques où les personnes, les biens et l’argent circulent.

-deuxièmement, le contrôle par le commandement et la communication.

-troisièmement, leur besoin de traiter de grandes quantités d’argent, de les blanchir et de les transférer à travers les pays et les continents.

-quatrièmement, criminels et terroristes ont tendance à se doter d’armées privées, d’où un besoin de formation, des camps et du matériel militaire.

-cinquièmement, terroristes et criminels  partagent les caractéristiques communes : pratiques fréquentes d’opérations clandestines cherchant la légitimité dans le soutien des populations avec usage de guérillas durables pour pouvoir contrôler un territoire et des populations. Enfin, ces guérillas créent des cellules spécialisées dans l’usage des médias et d’internet pour diffuser leur propagande et leurs revendications.

Les récentes investigations dans le cadre de la lutte antiterroriste menées par les services de renseignements de différents pays révèlent de nouvelles données au niveau de la région sahélienne inséparable des conflits au Moyen-Orient ,dans certaines contrées d’Afrique sans oublier  la déstabilisation du Soudan, de la Libye et les  tensions  au Moyen Orient  ce qui a un impact au niveau de  la ceinture sahélienne recouvre, entièrement ou en partie, les pays suivants : l’Algérie (à l’extrême sud) ; le Sénégal ; la Mauritanie (au sud) ; le Mali ; le Burkina Faso (au nord) ; le Niger ; le Nigeria (à l’extrême nord) ; le Tchad (au centre).  En plus nous avons les convoitises  économiques favorisées par   un espace sous-administré,  souffrant d’une mauvaise gouvernance chronique et sa vulnérabilité est amplifiée par une forte croissance démographique qui affecte la sécurité alimentaire de la région dans son ensemble.  Le Sahel est  un espace recelant d’importantes ressources minières d’où les ingérences étrangères manipulent différents acteurs afin de se positionner au sein de ce couloir stratégique et de prendre le contrôle des nombreuses richesses. L’arc sahélien est riche en ressources : après le sel et l’or, pétrole et gaz, fer, phosphate , cuivre, étain et uranium sont autant de richesses nourrissant les convoitises de puissances désirant s’en assurer le contrôle, expliquant sa déstabilisation.

En conclusion, concernant la région sahélienne,  la chute du régime de Mouammar Kadhafi a entraîné la dissémination de centaines de milliers d’armes lourdes et légères issues des arsenaux libyens, notamment la disparition de près de 15000 missiles sol-air, qui ont été accaparés par différents groupes armés et terroristes opérant dans la région sahélienne   chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 a provoqué la dispersion massive d’armes des arsenaux libyens  déstabilisant durablement le Sahel et ayant favorisé les  liens ente trafics et terrorisme, encore que je tiens à préciser que le  processus    de radicalisation ne se fait pas sur la base d’un seul indice mais d’un faisceau d’indicateurs qui  n’ont, par ailleurs, pas tous la même valeur et seule la combinaison de plusieurs d’entre eux permet d’établir à la fois  un constat  et d’avoir des stratégies d’anticipation.

 

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