L’université algérienne face au défi de l’intelligence artificielle : La cohérence d’ensemble, un pari déjà gagné

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La Conférence nationale des universités, ce rendez-vous, désormais incontournable dans le calendrier du secteur, a servi de tribune à l’annonce d’une feuille de route dont l’ambition dépasse largement le simple toilettage pédagogique : faire de l’intelligence artificielle le fil conducteur de la prochaine décennie universitaire algérienne.

Le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Kamel Baddari a solennellement affirmé que l’université algérienne est entrée dans une nouvelle étape décisive, celle de l’intelligence, de l’entrepreneuriat et de la production de richesse, une orientation qu’il a présentée comme s’inscrivant dans la vision présidentielle de bâtir une économie fondée sur la connaissance.

La rentrée 2026-2027 a confirmé que ces annonces n’étaient pas de simples effets d’estrade. Le coup d’envoi de l’année a été donné à Jijel avec un cours inaugural consacré à l’intelligence artificielle et aux transformations numériques, un choix de thème qui, à lui seul, donne le ton d’une année universitaire placée sous le signe de la bascule technologique. Pour un secteur qui compte près de deux millions d’étudiants et 74 plateformes numériques, l’ambition est de taille.

Un assistant intelligent dans chaque parcours

Le cœur de la réforme annoncée par Kamel Baddari tient dans la personnalisation algorithmique du parcours étudiant. Dès la rentrée, chaque étudiant doit bénéficier d’un accompagnement virtuel piloté par l’intelligence artificielle, un assistant numérique chargé de guider les apprenants dans la sélection de leurs modules afin de concevoir un cursus sur mesure. Il ne s’agit plus seulement d’orienter les nouveaux bacheliers vers une filière, mais de faire évoluer, semestre après semestre, un parcours individualisé en fonction des résultats, des aptitudes et des ambitions professionnelles de chacun.

Le corps enseignant n’est pas en reste. Un grand modèle de langage développé spécifiquement pour la communauté universitaire doit épauler les enseignants dans la création de leurs activités pédagogiques et de leurs travaux pratiques, tandis que des outils d’intelligence artificielle viennent également appuyer l’évaluation des réponses des étudiants, avec l’objectif affiché d’aligner les pratiques pédagogiques algériennes sur les standards internationaux les plus récents. Cette automatisation partielle de la correction, si elle soulève des questions pédagogiques classiques — biais des modèles, perte du jugement humain sur les copies atypiques — répond avant tout à une contrainte structurelle bien connue des universités algériennes : des effectifs pléthoriques et un ratio enseignant-étudiant souvent défavorable.

L’ENSIA, vitrine et laboratoire de la stratégie nationale

Impossible d’évoquer l’intelligence artificielle dans l’enseignement supérieur algérien sans s’arrêter sur l’École nationale supérieure d’intelligence artificielle, l’ENSIA, installée au pôle scientifique et technologique de Sidi Abdellah, dans la banlieue ouest d’Alger. Fondée en 2021, cette école reste jeune à l’échelle universitaire, mais elle s’est imposée en quelques années comme la tête de pont du dispositif national. Elle délivre un diplôme d’ingénieur d’État en intelligence artificielle et sciences des données au terme d’un cursus de cinq ans, et son campus, inauguré en avril 2026, s’étend désormais sur 87 hectares, regroupant quatre écoles nationales pour un total de 20 000 places — un chiffre qui donne la mesure de l’ambition d’essaimage voulue par les autorités.

L’école a également renforcé ses capacités techniques. Un centre de données dédié aux applications d’intelligence artificielle y a été mis en service, équipé d’ordinateurs graphiques haute performance destinés à permettre aux étudiants et chercheurs de développer et d’entraîner des modèles d’IA à partir de logiciels open source. Selon le ministère, cette infrastructure doit permettre à l’ENSIA de développer des applications dans des domaines aussi variés que la vision par ordinateur, l’agriculture, l’industrie, la finance ou les services.

Son directeur, le professeur Abdelmalik Bachir, défend une ligne claire : l’Algérie ne doit pas se contenter d’importer des outils conçus ailleurs. Interrogé sur les ondes de la Radio Chaîne 3, il a insisté sur la nécessité de créer un modèle d’intelligence artificielle qui respecte les valeurs algériennes et soit conçu à partir des données nationales. Cette exigence de souveraineté numérique irrigue tout le discours officiel et trouve un écho jusque dans les instances diplomatiques : en mai 2026, le président angolais João Lourenço a visité l’établissement lors d’une visite d’État, preuve que l’ENSIA fait aussi office de vitrine à l’international.

Sur le plan des effectifs, l’école reste toutefois de taille modeste au regard des standards des grandes écoles d’ingénieurs mondiales : elle comptait environ 700 étudiants inscrits fin 2024. C’est en 2026 que sortent ses toutes premières promotions d’ingénieurs en IA et sciences des données, une cohorte réduite mais considérée comme stratégique par les acteurs économiques, qui y voient le sommet d’une pyramide de compétences encore largement à construire.

Un plan national aux ambitions chiffrées

L’université ne peut être dissociée de la stratégie nationale d’intelligence artificielle, dont les grandes lignes ont été précisées début août 2026 lors d’une réunion de coordination interministérielle présidée par Kamel Baddari. Le message politique est sans ambiguïté : le plan repose sur cinq axes structurants, le premier visant le développement de modèles d’intelligence artificielle gouvernementaux souverains et open source, les autres portant sur les données, les infrastructures numériques, les compétences humaines et la modernisation de l’administration publique, avec l’objectif de s’affranchir des solutions étrangères et de sécuriser les données nationales.

Le volet formation constitue le pilier humain de cette architecture. Lors de la Conférence nationale des universités, le ministre a fixé un cap précis : former 30 000 spécialistes en intelligence artificielle d’ici 2030. Cet objectif s’appuie sur un maillage de dispositifs déjà actifs, à commencer par le programme national « 7.77 », lancé par le ministère de la Poste et des Télécommunications pour l’alphabétisation numérique de tous les âges, et qui comptait déjà plus de 64 500 inscrits à l’échelle nationale fin mai 2026, dont plus de 15 000 pour la seule wilaya d’Alger. Au-delà de l’ENSIA, le ministère prévoit le lancement d’un cursus d’ingénieur d’État en intelligence artificielle destiné à essaimer ces compétences dans d’autres établissements que la seule école de Sidi Abdellah.

Cette accumulation de sigles et de chiffres traduit une idée simple, résumée par les autorités : l’Algérie veut passer d’une université dite de troisième génération à ce qu’elles nomment une « université de quatrième génération, intelligente, ouverte et entièrement numérisée », censée accompagner l’émergence d’une économie de la connaissance et d’une souveraineté technologique nationale, dans le droit fil du programme présidentiel pour la période 2024-2029.

Une économie universitaire qui cherche sa traction

Le discours ministériel ne se limite pas à la pédagogie : il insiste aussi sur la capacité de l’université à générer une valeur économique tangible. Entre 2022 et l’été 2026, le secteur revendique des résultats qui, sur le papier, marquent une inflexion réelle : 2 339 projets innovants labellisés, 3 949 brevets d’invention déposés, ainsi que la création de 673 start-up, 4 906 micro-entreprises et 442 spin-off. Ces chiffres, mis en avant par le ministre lors de son bilan, doivent être lus avec la prudence habituelle réservée aux statistiques officielles agrégées sur plusieurs années — ils ne disent rien du taux de survie de ces jeunes entreprises ni de leur capacité à passer du stade du prototype à celui du marché. Mais ils traduisent une volonté assumée de faire de l’université un acteur économique à part entière, et plus seulement un lieu de formation initiale.

Sur le plan de la visibilité scientifique, le ministère avance également une progression des établissements algériens dans les classements internationaux, portée notamment par l’augmentation du nombre de publications indexées dans les revues de référence — un indicateur classique, mais qui reste, pour l’instant, davantage un objectif déclaré qu’un résultat massivement documenté à l’échelle du système dans son ensemble.

L’Algérie dans le paysage africain de l’IA

Ce mouvement algérien ne se déroule pas en vase clos. Le rapport Global AI Diffusion publié par Microsoft pour le premier trimestre 2026, qui mesure l’usage de l’intelligence artificielle par la population active, place l’Algérie au neuvième rang africain, avec environ 13,2 % des actifs utilisant déjà ces outils, devançant le Maroc et ses 11,7 %. Ce classement, honorable sans être spectaculaire, illustre une dynamique régionale où plusieurs pays du continent misent simultanément sur la formation aux compétences numériques pour ne pas rester à l’écart de la révolution en cours. La comparaison avec le voisin marocain est d’ailleurs révélatrice des enjeux qui se jouent au-delà des frontières algériennes : la question de la fuite des cerveaux scientifiques traverse toute l’Afrique du Nord, avec des grandes écoles françaises qui continuent d’absorber une part significative des meilleurs profils formés localement.

C’est précisément ce risque que l’ENSIA affiche vouloir combattre. Au-delà de la seule excellence technique, l’établissement dit vouloir préparer ses étudiants à la vie professionnelle et s’implique, selon son directeur, dans la création d’un environnement favorable à l’emploi et à l’investissement afin de limiter la fuite des cerveaux. L’enjeu est de taille : à quoi bon former des ingénieurs en intelligence artificielle si les meilleurs d’entre eux rejoignent, une fois diplômés, les laboratoires ou les entreprises technologiques d’Europe, d’Amérique du Nord ou du Golfe ?

Ce qui frappe, à l’examen de la séquence ouverte depuis l’été 2026, c’est la cohérence d’ensemble affichée par les autorités algériennes : un discours politique porté au plus haut niveau, une école phare en pleine montée en puissance, un plan national structuré en axes précis, et des objectifs chiffrés qui donnent des points de repère vérifiables dans le temps. Cette cohérence tranche avec l’image parfois donnée, par le passé, d’une université algérienne aux réformes dispersées et peu suivies d’effets.  Par Charef Slamani

 

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