Mostaganem, une histoire de 30 siècles. Du comptoir phénicien au joyau de l’Ouest algérien.
Adossée à la Méditerranée et ouverte sur les plaines fertiles du Chélif et du Dahra, Mostaganem traverse les siècles comme une ville-carrefour où se croisent civilisations, cultures et mémoires. Depuis plus de trois millénaires, cette cité de l’Ouest algérien n’a cessé de renaître, portant les traces des Phéniciens, des Numides, des Romains, des dynasties berbères, des Ottomans, de la colonisation française puis de l’Algérie indépendante.
De Murustaga l’antique à la métropole universitaire et portuaire d’aujourd’hui, Mostaganem demeure une ville façonnée par la mer, le commerce et les hommes.
Murustaga, aux origines d’une cité maritime
L’histoire de Mostaganem plonge ses racines dans l’Antiquité méditerranéenne. Les historiens situent la naissance de la ville à l’époque phénicienne, sous le nom de Murustaga, probablement fondée comme comptoir commercial destiné aux échanges entre les navigateurs venus du Levant et les populations locales.
La façade maritime allant de Ténès à Arzew était alors jalonnée d’escales phéniciennes stratégiques. Autour de Mostaganem apparaissent ainsi les sites du Petit Port, d’Ouillis et de Kharrouba, témoignant d’une activité maritime intense bien avant l’ère chrétienne.
Avec l’expansion romaine en Afrique du Nord, la région connaît une nouvelle structuration. La ville est reconstruite et intégrée aux réseaux commerciaux de Rome. À l’est de l’actuelle Mostaganem, le site antique de Kiza, rattaché au royaume numide puis romanisé, conserve encore les traces de cette présence phénico-romaine.
Déjà, la vocation portuaire de la région se dessine : celle d’une porte ouverte entre l’intérieur des terres et la Méditerranée.
Le Moyen Âge : naissance d’une cité prospère
Il faut attendre le XIᵉ siècle pour voir Mostaganem apparaître clairement dans les récits des géographes arabes. Le célèbre Al-Bakri décrit alors une ville prospère « située dans le voisinage de la mer », vivant des richesses de son terroir et notamment de ses plantations de coton.
Cette période marque l’affirmation urbaine de la cité.
En 1082, Youssef Ibn Tachfine, fondateur de l’empire almoravide, fait ériger un bordj sur une hauteur dominant la région. Plusieurs chroniqueurs considèrent cet ouvrage militaire comme l’acte fondateur de la ville médiévale.
Sous les Mérinides, Mostaganem connaît un véritable essor religieux et architectural. En 1341, le sultan Abou El Hassan Ali Ibn Abi Saïd ordonne la construction de la Grande Mosquée, aujourd’hui encore l’un des monuments emblématiques de la ville. Avec ses influences andalouses et maghrébines, elle symbolise le raffinement artistique de l’époque.
À cette époque, Mostaganem devient également un centre spirituel influent, marqué par l’essor des zaouïas et des confréries soufies qui irriguent encore aujourd’hui la vie religieuse et culturelle du Dahra.
1511 : l’épreuve espagnole et le tournant ottoman
Le XVIᵉ siècle ouvre l’une des périodes les plus mouvementées de l’histoire de Mostaganem. Fragilisés, les royaumes de Tlemcen et de Tunis ne parviennent plus à contenir l’expansion espagnole sur les côtes maghrébines.
Le 26 mai 1511, la ville tombe sous influence espagnole après la signature d’une capitulation. Mais cette domination demeure fragile et précipite l’entrée de Mostaganem dans l’orbite ottomane.
Sous les Ottomans, la cité retrouve stabilité et prospérité. La ville s’organise alors autour de quatre grands quartiers :
-Le secteur des Kouloughlis et des Turcs autour du Bordj El Mehal ;
-Matemore, quartier commerçant des Maures andalous ;
-Tigditt, quartier populaire et rebelle au nord
-Didjida, futur Village des Citronniers aujourd’hui Arsa
Cette organisation urbaine reflète le brassage humain et culturel qui caractérise Mostaganem. Turcs, Andalous, Berbères, Arabes et Kouloughlis y façonnent une identité plurielle dont les traces demeurent visibles dans l’architecture, les traditions et même les accents populaires.
La période coloniale : une ville transformée
Le 28 juillet 1833, le général Desmichels prend possession de Mostaganem au nom de la France. La ville entre alors dans une profonde mutation urbaine et administrative.
À cette époque, Mostaganem est encore enfermée dans ses remparts percés de cinq portes principales : Mascara, Arzew, Marine, Medjahers et Fort de l’Est.
Progressivement, l’administration coloniale restructure l’espace urbain :
1851 : création de la première promenade publique ;
1855 : adoption d’un plan d’alignement des rues ;
1856-1857 : développement des infrastructures administratives et ferroviaires reliant Alger, Oran et Relizane.
Le 20 mai 1865, Napoléon III effectue une visite officielle à Mostaganem, où les autorités locales lui remettent symboliquement les clés de la ville.
Après la Première Guerre mondiale, les remparts sont démolis et la cité s’étend au-delà de son noyau historique. Mostaganem devient un important centre administratif de l’Ouest algérien avec sa préfecture, son hôtel des finances et ses nouveaux quartiers européens.
En 1927, l’architecte Monthalant réalise l’Hôtel de ville, dominé par son célèbre beffroi à horloge devenu l’un des symboles architecturaux de la cité.
Une ville de culture et de spiritualité
Mostaganem ne se résume pas à son rôle portuaire. Elle s’impose également comme l’un des grands foyers culturels de l’Oranie.
La ville est intimement liée à l’histoire du chant bédoui et du raï. Le maître du bedoui, Cheikh Hamada, figure majeure de la musique populaire algérienne, demeure l’un des enfants illustres de la région.
Depuis 1967, le Festival national du théâtre amateur fait rayonner Mostaganem sur la scène culturelle nationale, transformant chaque année la ville en capitale du théâtre algérien.
Les zaouïas du Dahra, notamment celle de Sidi Lakhdar, continuent quant à elles de jouer un rôle spirituel et social majeur. Dans les quartiers historiques de Tigditt et de Matemore, les moussems et cérémonies soufies perpétuent une mémoire pluriséculaire.
Le patrimoine bâti de la ville témoigne de cette richesse historique :
la Grande Mosquée mérinide ;
Bordj El Mehal ;
Dar El Kaïd ;
l’ancienne église Saint-Jean-Baptiste transformée en centre culturel ;
ou encore l’Hôtel de ville et son beffroi emblématique.
Mostaganem aujourd’hui : entre économie bleue et ambitions universitaires
Capitale régionale de l’Ouest algérien, Mostaganem s’impose aujourd’hui comme un pôle économique et universitaire en pleine évolution.
Le port, moteur stratégique
Le port de Mostaganem demeure le cœur économique de la wilaya. Modernisé ces dernières années, il assure l’exportation des produits agricoles, des matériaux de construction et des hydrocarbures, tout en accompagnant la croissance du trafic conteneurisé.
Une agriculture toujours dominante
Le « riche terroir » décrit par Al-Bakri continue de faire vivre une large partie de la région. Les plaines du Chélif, les vignobles du Dahra et les exploitations maraîchères d’Aïn Tedles constituent l’un des principaux bassins agricoles de l’Ouest algérien.
Le coton d’autrefois a laissé place aux agrumes, à l’olivier, aux cultures sous serre et à l’arboriculture moderne.
L’université Abdelhamid Ibn Badis
Avec des dizaines de milliers d’étudiants, l’université Abdelhamid Ibn Badis s’est imposée comme un centre de formation majeur pour l’Ouest du pays. Médecine, technologie, lettres, sciences marines ou agronomie : l’établissement participe à la transformation progressive de Mostaganem en ville du savoir.
Un potentiel touristique en pleine expansion
Avec plus de 120 kilomètres de littoral, Mostaganem possède l’une des plus importantes façades maritimes du pays. Les plages de Kharrouba, des Sablettes, du Petit Port ou de Cap Ivi attirent chaque été des milliers d’estivants.
Les autorités locales misent désormais sur un tourisme diversifié associant balnéaire, patrimoine ottoman, mémoire historique et écotourisme dans le massif du Dahra.
Les défis d’une ville en mutation
Malgré ses atouts, Mostaganem fait face à plusieurs défis majeurs.
L’eau
La sécurisation de l’alimentation en eau potable demeure une priorité stratégique pour une wilaya en forte croissance démographique. Barrages, interconnexions hydrauliques et dessalement de l’eau de mer figurent parmi les solutions mobilisées.
L’emploi des jeunes
Le chômage des jeunes diplômés reste une préoccupation importante malgré le dynamisme du port et de l’université. Les nouvelles zones d’activités, notamment à Sidi Ali et dans les communes périphériques, sont appelées à jouer un rôle déterminant dans la création d’emplois.
Préserver la mémoire
Entre patrimoine colonial, monuments ottomans et mémoire de la guerre de Libération, Mostaganem cherche à préserver son histoire tout en poursuivant sa modernisation. Plusieurs anciens sites historiques et lieux de mémoire font aujourd’hui l’objet d’opérations de restauration et de valorisation.
La ville qui renaît à chaque époque
Mostaganem possède cette singularité rare : celle d’avoir absorbé toutes les civilisations sans perdre son âme.
Les Phéniciens y ont apporté le commerce maritime. Les dynasties berbères et andalouses y ont laissé le raffinement architectural et spirituel. Les Ottomans ont façonné ses quartiers historiques. La période coloniale lui a donné une nouvelle trame urbaine. L’Algérie indépendante en a fait une ville universitaire, économique et culturelle tournée vers l’avenir.
Face à la Méditerranée, Mostaganem continue ainsi d’écrire son histoire. Une histoire de ports, de remparts, de savoir et de métissages. Une histoire vieille de trente siècles, mais toujours en mouvement.
4 noms qui ont marqué l’histoire de Mostaganem, du soufi au dernier maire français.
1. Sidi Lakhdar Ben Khlouf, XVIᵉ siècle
Né vers 1512 à Magtoua, mort en 1585. Disciple de Sidi Ahmed Ben Youssef, il parcourt le Dahra et Mostaganem. Chef spirituel et résistant. Ses _qacidas_ en melhoûn appellent au jihad contre les Espagnols qui tiennent Oran et Mers El Kébir.
Il mobilise les tribus autour de Mostaganem. Son mausolée à Sidi Lakhdar, à 30 km de Mostaganem. Ses poèmes sont encore chantés dans les zaouïas. Il incarne le Mostaganem soufi mystique, poétique, insoumis.
2. Le Caïd : Mustapha Ben Ismaïl, époque ottomane
Grande famille de caïds mostaganémois. Les Beys d’Oran nomment des caïds pour contrôler les tribus du Dahra et collecter l’impôt. Son rôle. Faire le lien entre le Bey turc et les tribus. Il lève les taxes, rend la justice, fournit des cavaliers. Résidence probable Bordj El Mehal.
3. Le Maire Adrien Lemoine, 1920-1929
Maire de Mostaganem sous la colonisation. Son mandat change la ville. En 1927 : Inauguration de l’Hôtel de ville avec beffroi et horloge, Il accompagne la chute des remparts. La Caserne du Barail tombe. Mostaganem sort de ses 5 portes
4. Le dernier maire français : Lucien Laugier, 1953-1962
Élu en 1953, il traverse la Guerre d’Algérie. Dernier maire français de Mostaganem jusqu’à l’indépendance.Le 20 mai 1865, Napoléon III recevait les clés de la ville. 1962, Laugier les rend.
Par Belkacem





























