Il fut un temps, pas si lointain, où la banane trônait sur presque tous les étals des marchés algériens. Jaune vif, disposée en grappes ou en régimes accrochés au-dessus des cageots, elle était le fruit de tous les jours pour les enfants, le complément du goûter, le réflexe des lendemains de jeûne pendant le Ramadan. Aujourd’hui, dans de nombreuses villes du pays, on la cherche en vain. Et lorsqu’on la trouve, son prix éloigne l’acheteur.
Fin septembre 2026, le kilogramme dépasse les 2 000 dinars dans certaines régions, alors que le fruit était encore vendu autour de 420 dinars quelques semaines plus tôt. Cette flambée relance une question que les Algériens connaissent bien : pourquoi un produit aussi banal devient-il, à intervalles réguliers, si difficile à obtenir ?
Des étals vides, des prix qui s’envolent
Le témoignage d’un commerçant de Tizi Ouzou, rapporté par la presse économique, résume la situation. Il explique n’avoir plus exposé de bananes depuis des semaines, faute d’en trouver, et n’en dénicher parfois au marché de gros qu’à plus de 1 500 dinars le kilo. À ce tarif, dit-il en substance, seuls les malades qui en ont un besoin particulier acceptent encore d’en acheter. Sur le marché de détail, il évoque un prix de 2 000 dinars, et certains consommateurs signalent sur les réseaux sociaux des tarifs allant jusqu’à 2 500 dinars dans certaines régions.
Pour bien mesurer l’ampleur du phénomène, il faut rappeler ce que représente le fruit dans le budget d’un foyer. À 2 000 dinars le kilo, une famille de cinq personnes qui voudrait offrir une banane à chacun n’en aurait guère pour moins de plusieurs centaines de dinars par repas. La banane, longtemps perçue comme un fruit abordable par rapport aux fruits de saison, sort ainsi du panier ordinaire. Pour certains ménages, elle n’est plus un achat régulier, mais un produit réservé à ceux qui peuvent en supporter le prix ou en ont un besoin précis.
Chronique d’une flambée estivale
Le phénomène ne date pas de la semaine dernière. Depuis la mi-juin, les prix avaient fortement grimpé : jusqu’à 650 dinars le kilo sur certains marchés de gros et 750 dinars au détail, avec des dépassements de la barre des 1 000 dinars dans plusieurs localités.
Fin juin, un vendeur de fruits et légumes de Sidi Aïch, dans la wilaya de Béjaïa, décrivait déjà la raréfaction des quantités sur les marchés de gros. Il l’attribuait à la baisse de l’offre et au ralentissement des importations. Le scénario était en place : moins de bananes à l’arrivée, donc des prix qui montent, et des consommateurs qui commencent à renoncer.
Puis est venu un répit. Fin août, le prix est retombé autour de 420 dinars le kilo, après de nouvelles mesures d’encadrement des importations et un renforcement du contrôle du marché, avec environ 400 tonnes mises en vente. Beaucoup ont alors cru la crise derrière eux. Elle ne l’était pas : l’accalmie n’a pas duré, et les prix sont repartis à la hausse, cette fois accompagnés d’une véritable pénurie dans les points de vente.
La chaleur et le calendrier des importateurs
Pourquoi l’été fragilise-t-il tant l’approvisionnement ? La banane est un fruit importé, qui voyage depuis l’Amérique latine ou d’autres zones de production, et dont la maturation doit être soigneusement maîtrisée. Or, comme l’expliquait fin juin la presse spécialisée, la première explication avancée est climatique : les importateurs se montrent prudents en période estivale, car le fruit est sensible aux fortes températures. Les longues traversées, le passage par les ports, le stockage et l’acheminement vers l’intérieur du pays exposent la marchandise à un risque de dégradation quand le thermomètre grimpe.
À cette prudence s’ajoute un second facteur, d’ordre administratif. Selon les mêmes sources, les restrictions à l’importation pèsent aussi sur l’offre : moins d’opérations sont réalisées, les quantités disponibles diminuent, et l’équilibre entre l’offre et la demande se rompt. Autrement dit, la météo n’explique pas tout, et le cadre réglementaire joue un rôle central.
Un marché sous surveillance : plafond de prix et programmes d’importation
Face à la flambée, les autorités ont réagi. Le ministère du Commerce a annoncé un encadrement plus strict de la filière. Les programmes d’importation devaient respecter un prix plafond d’un dollar par kilogramme, et plus de 460 programmes ont été approuvés, avec l’arrivée de nouveaux opérateurs sur le marché. Les contrôles ont également été renforcés sur toute la chaîne de distribution, et fin août les autorités ont annoncé un plafond de 420 dinars pour le consommateur, assorti de mesures contre les opérateurs vendant au-dessus.
Sur le papier, la logique est cohérente : multiplier les importateurs pour élargir l’offre, fixer un prix d’achat maximal pour éviter la surenchère, contrôler la vente au détail pour limiter la spéculation. Dans les faits, le résultat n’est pas au rendez-vous. L’analyse publiée par Maghreb Émergent souligne que ces mesures semblent avoir déplacé le problème vers la disponibilité du produit : quand les quantités chutent fortement sur les marchés, les prix repartent à la hausse.
C’est le paradoxe classique des prix administrés. Un plafond bas rassure le consommateur lorsqu’il est respecté, mais il peut décourager les opérateurs si le coût réel de l’opération (transport, conservation, pertes, marges) ne laisse plus de rentabilité suffisante. Le produit se raréfie alors, et le marché parallèle, où l’on paie plus cher, prend le relais.
Le casse-tête des chiffres
Les chiffres du dossier méritent d’être posés avec calme. Le dollar officiel était coté à environ 133,65 dinars par la Banque d’Algérie le 24 septembre. Au plafond d’importation d’un dollar le kilo, cela représente un peu plus de 130 dinars à l’achat. Face à un prix de détail de 2 000 dinars, le rapport atteint donc environ quinze fois le prix d’entrée, selon un calcul simple.
Cet écart n’est pas nécessairement anormal en soi : le prix payé au départ ne dit rien du reste. Il faut y ajouter le fret, la chaîne du froid et les chambres de mûrissage, les droits et taxes, les pertes en cours de route, les marges des grossistes et des détaillants. L’article de Maghreb Émergent le reconnaît : le prix final ne peut pas être comparé directement au seul prix d’achat international, mais un tel niveau de prix dans certaines régions oblige à expliquer l’écart, en examinant le niveau des stocks, les volumes réellement disponibles, les marges des intermédiaires et la distribution.
C’est bien là que le bât blesse : la transparence sur cette chaîne est faible. Combien de tonnes sont réellement entrées depuis fin août ? Où sont-elles stockées ? À quel prix les mûrisseries revendent-elles aux grossistes ? Ces informations, essentielles pour juger si l’on est face à une pénurie réelle, à de la rétention ou à un simple goulot d’étranglement logistique, ne sont pas rendues publiques de manière régulière.
Produire sur place : la promesse d’une filière nationale
La réponse de long terme, en principe, se trouve dans les champs et sous les serres. Au printemps 2026, le gouvernement a dévoilé un projet d’ampleur. Le ministère de l’Agriculture a annoncé la mise à disposition de plus de 4 700 hectares pour les agriculteurs souhaitant investir dans la filière, dans les régions où les conditions de production sont réunies. L’enjeu est financier : l’importation de bananes coûte à l’Algérie environ 300 millions de dollars par an. Un second volet prévoit une unité de culture tissulaire spécialisée dans la production de plants, dont la capacité pourrait atteindre 10 millions de plants par an, en commençant par les bananiers.
L’idée n’est pas nouvelle, et elle n’est pas absurde. Certaines zones du littoral, protégées du gel et abritées du vent, se prêtent à la culture sous serre, et quelques producteurs pionniers ont déjà fait la démonstration que le bananier peut donner des fruits sur le sol algérien. Mostefa Mazouz se bat depuis des années pour cette « autosuffisance ». Il estime que la pression croissante des lobbies d’importateurs a mis un terme prématuré à la dynamique lancée dans les années 1980, et que sans cela le pays aurait pu prétendre à l’autosuffisance en bananes. Ce diagnostic est le sien et il reste discutable, mais il pose une question de fond : qui a intérêt à ce que la filière locale se développe, et qui a intérêt à ce qu’elle reste marginale ?
Les obstacles sont réels, cependant. Le bananier est un plant exigeant, gourmand en eau, dans un pays où la ressource hydrique est sous tension. La culture sous serre suppose des investissements lourds en structures, en irrigation et en énergie. Il faut aussi former des techniciens, sécuriser l’approvisionnement en plants sains, organiser la récolte et la maturation. Entre l’annonce de surfaces disponibles et les premières tonnes commercialisées en quantité significative, il s’écoulera plusieurs années. Les étals de cet automne, eux, ne peuvent pas attendre.
Ce que révèle la « crise de la banane »
Au-delà du fruit, cet épisode raconte quelque chose de plus large sur la manière dont l’Algérie gère ses approvisionnements. D’abord, la dépendance aux importations, que les pouvoirs publics veulent réduire mais qui demeure massive pour de nombreux produits. Ensuite, la difficulté de piloter par les prix et les licences un marché où la marchandise est périssable, saisonnière et soumise à des contraintes logistiques fortes. Enfin, la place de la confiance : tant que les consommateurs ne savent pas si la pénurie est réelle ou organisée, la suspicion s’installe, et avec elle les achats de précaution qui aggravent la tension.
Il y a aussi une dimension sociale, moins visible mais tout aussi importante. La banane est l’un des rares fruits disponibles toute l’année, riche en énergie, facile à transporter, apprécié des enfants. Son absence pèse sur les familles modestes plus que sur les autres, précisément parce qu’elle était l’un des fruits les plus accessibles. Quand elle devient un produit de luxe, c’est un peu de l’alimentation quotidienne qui se rétrécit.
Questions en suspens
Plusieurs points restent à éclaircir, et c’est peut-être la partie la plus importante de ce dossier. Combien de bananes sont réellement entrées dans le pays depuis fin août, et à quelle cadence ? Les plus de 460 programmes d’importation approuvés se sont-ils traduits par des cargaisons effectives, ou certains opérateurs attendent-ils de meilleures conditions ? Le plafond de 420 dinars est-il compatible avec les coûts réels de la chaîne, en particulier en période de chaleur ? Et comment expliquer que le produit soit « introuvable » dans certaines villes alors que d’autres parviennent à s’approvisionner, même à prix élevé ?
Les autorités ont promis des contrôles, et l’on sait que la spéculation existe sur ce type de produit. Mais contrôler ne suffit pas si l’offre est insuffisante. À l’inverse, libérer totalement le marché sans garde-fou risquerait de laisser les prix s’emballer à la moindre tension. Entre ces deux écueils, une gestion fine, fondée sur des données publiques régulières (volumes importés, stocks, prix de gros), serait la meilleure arme contre la rumeur.
Par Charef Slamani





























